Le Bouclier
par Bertrand de Malempré
Si l'épée reste l'arme chevaleresque dans l'imaginaire (alors que la lance l'est plutôt dans la réalité), le bouclier, compagnon obligé du combattant frappe peu les imaginations actuelles.
Pourtant.
Ce n'était certes pas l'avis de nos ancêtres : chez les Germains (Goths et Francs) la cérémonie de célébration de la virilité d'un jeune homme était marquée par la remise d'un bouclier sur la bordure duquel il prêtait serment. Si au cours d'une bataille on perdait son bouclier on en était déshonoré et on subissait diverses punitions [1]. Dès l'an mil (et sans doute avant), le champ du bouclier se couvre de figures, emblèmes et dessins devenant armoiries au milieu du XIIème siècle. Le problème en reconstitution est de savoir ce qu'aurait pu porter son personnage.
J'arrêterai cette évocation du bouclier au milieu du XIIIème siècle car c'est pour cette époque que le flou est le plus grand. Avant d'entrer dans le sujet, je signale ici que je ne suis en rien un spécialiste et que ce qui suit provient des mes lectures et observations. Je reste ouvert à toute discussion.
Si les Romains de Haute Epoque portaient des boucliers rectangulaires en section de cylindre, pourvus d'un umbo et les Celtes des boucliers hexagonaux allongés verticalement également pourvus d'un umbo, la forme la plus répandue de bouclier antique est la forme ronde. Même les north men célèbres par leurs boucliers en amande ont porté initialement des boucliers ronds et les ont conservés tards [2], on pense qu'ils ont découvert le bouclier allongé lors une expédition méridionale et l'ont ensuite adapté pour en arriver à ce splendide objet qu'est le bouclier normand en amande illustré par la Tapisserie de Bayeux. On oublie que les north men si grands marins qu'ils aient été étaient aussi d'excellents cavaliers. Il n'est pas impossible (mais je n'en détiens pas la preuve) qu'ils aient évolués vers le bouclier « normand » quand leurs expéditions se sont de plus en plus faites à cheval. La forme la plus classique de bouclier médiéval, tout le monde la connaît : c'est l 'écu qui sert de support aux armoiries. Or, cet écu n'est que l'aboutissement d'un processus assez long.
Si on s'en rapporte aux récits de la première croisade qui, rappelons-le, en 1099 s'est faite en haubert sans cote d'arme avec des heaumes normands et des boucliers en amande, et aux illustrations de la Tapisserie de Bayeux, à cette époque, le même bouclier est employé par les piétons et les cavaliers. Cette amande décidément pratique se porte en effet fort bien à cheval et constitue une bonne protection à pied surtout pour la pratique encore en usage à ce moment mais plus pour longtemps [3] du mur de bouclier
Il va toutefois se faire une évolution, dans la première moitié du XIIème siècle, probablement due à l'essor de la Chevalerie. Le prestige attaché à la profession de « miles » a sans doute contribué à la différentiation du matériel militaire entre piétons et cavaliers. D'autre par la « lance couchée » est malaisée avec un grand bouclier normand à sommet arrondi : il gène le positionnement correct de la lance. Celui-ci va donc perdre progressivement sa courbure supérieure puis ses courbes latérales seront tronquées pour faire une version « grand modèle » de l'écu d'arme. Cette arme fait toujours un bon mètre de haut lorsque les premières plates apparaissent sur les jambes et permettent de raccourcir l'axe vertical pour finir avec un écu d'une trentaine de centimètres de haut.
Le piéton quant à lui, moins riche le plus souvent, a continué d'utiliser le bouclier de son père puis lui aussi l'a tronqué et l'évolution s'arrête au grand écu d'un mètre de haut utilisé jusqu'à son remplacement progressif par le pavois originaire d'Italie [4]. Parallèlement à ce grand écu, l'usage de la rondache s'est rapidement développé. La rondache médiévale se différencie du bouclier rond antique par le fait qu'elle est tenue à bout de bras sur le poing fermé. On comprendra dès lors que son usage est très différent de celui de son ancêtre. Elle sert plus à repousser activement les coups d'épée qu'à les arrêter passivement. Elle forme avec l'épée les deux pièces d'un jeu offensif et défensif dynamique et rapide. Contrairement à ce qui est généralement dit, la position de la rondache sur le poing n'est en rien invention tardive on en voit la preuve dans le splendide « fechtbuch » I33 des Royal Armouries de Leeds daté du XIIème siècle où cette technique est décrite par un enseignant ecclésiastique.
En résumé, le piéton de l'époque allant de la fin de la Première Croisade au règne de Saint Louis porte soit un grand écu soit une rondache tandis que le cavalier porte un écu de forme classique dès le milieu du XIIème siècle (voir par exemple la plaque émaillée de Geoffroy Plantagenêt au Mans) écu qui va rétrécir avec l'augmentation de la protection offerte par l'armure.
Il va de soi qu'un chevalier devait également avoir un bouclier de piéton mais je n'ai pas trouvé d'illustration de cette époque montrant un chevalier portant une rondache. (Si ce n'est dans des enluminures représentant des "chevaliers" muslmans, mais nous sommes hors sujet.
On remarquera que je n'ai pas parlé de targe, c'est volontairement : celle-ci qui n'est au départ qu'un écu incisé de manière à pouvoir reposer la lance est plus tardive et ne semble attestée que fin XIIIème, il est bien sûr possible qu'un chevalier ou l'autre aie imaginé avant cela de creuser le haut de son bouclier mais on n'en a pas la preuve. Il existe de nombreuse variantes de targes et tout le monde n'est pas d'accord sur la définition de ce mot...
Quoi qu'il en soit, la targe est une arme de cavalier et on ne combat à pied avec elle que si on a été démonté.
Le pavois quant à lui est l 'évolution finale du grand écu de charge qui devient rectangulaire non plus convexe mais concave pourvu d'une nervure et d'une pointe pour le ficher au sol (ce que la pointe de l'écu faisait moins parfaitement).
Pour conclure ce résumé, il faut savoir pour reconstituer correctement ces objets que le grand écu en amande n'est pas armorié car il est antérieur à l'Héraldique et que sa décoration est donc « libre », l'écu de charge triangulaire du piéton comme tous les écus de cavaliers peuvent être armoriés dès le dernier quart du XIIème siècle [5]. La rondache n'est généralement pas armoriée. Le pavois est le plus souvent décoré de scènes allégoriques, la targe peut être armoriée ou non. Si on choisit la tâche difficile mais passionnante de reconstituer l'époque des Croisades, il faut choisir ses armoiries avec soin : il serait incorrect de porter un blason compliqué ou écartelé avant la fin du XIIIème à moins d'en avoir de bonnes raisons, car en ces débuts d'héraldique les armoiries étaient simples. [1] In Le Grand Livre de l'Héraldique O. Neubecker Bordas 1995 [2] Comme sur le drakkar de Gokstad découvert en 1881 [3] L'adoption par la cavalerie de la charge à lance couchée avec une arme de 3 à 4 m de long rend le mur de boucliers moins utile. Il sera remplacé par des lanciers et des armes d'hast. [4] De Pavie, d'où son nom. [5] Les armoiries sont antérieures mais ne se sont pas répandues en un jour. Les grands seingeurs sont sans doute les premeirs à en avoir populariser l'usage.